03/12/2020

Sur la route, le conducteur exerce, à la fois, sa liberté et sa responsabilité. Véritables assistantes à la sécurité du trajet, les aides à la conduite contribuent à faire de l’automobile un réservoir d’informations privées… qui gagneraient à le rester. Or l’actualité regorge d’impairs dans la gestion de données personnelles (excès de curiosité des entreprises, fuites accidentelles, piratage). Dès lors, notre association, connue pour son opposition au contrôle permanent des conducteurs, ne pouvait que manifester de l’intérêt pour le débat organisé dernièrement par BFM Business et Volvo France, sur le sujet suivant : les innovations peuvent-elles empiéter sur les libertés personnelles, au nom du progrès ?

 

 

Faut-il réguler, voire limiter l’innovation, compte tenu des dangers qu’elle fait parfois courir aux libertés individuelles ? Comment ne serait-on pas partagé entre, d’un côté, le confort qu’apportent les fonctions automatisées du véhicule et, d’un autre, l’impression que celles-ci prennent une place parfois envahissante dans la conduite ? Et quel degré de confiance faire, selon les marques, à des constructeurs automobiles qui, de ce fait, en savent autant sur nous ?

En la matière, le curseur n’est pas facile à placer. C’est pourtant ce qu’ont tenté de faire les experts qui ont débattu de ce sujet, réunis par BFM. Des échanges dont la Ligue de Défense des Conducteurs vous rapporte ici les temps forts, après une courte présentation des intervenants.

 

Laurent Alexandre : médecin, fondateur du site doctissimo.fr, président de DNAVision, entreprise d’analyse de l’ADN. Il développe également ses réflexions, notamment sur l’intelligence artificielle, dans de nombreux ouvrages et interventions médiatiques.

Fleur Pellerin : Plusieurs fois membre du gouvernement, elle a été notamment Ministre déléguée chargée des PME, de l’innovation et de l’Economie numérique. Depuis 2016, elle dirige le fonds d’investissement technologique Korelya Capital.

Yves Pasquier-Desvignes : Président de Volvo France. Le constructeur suédois, précurseur des équipements de sécurité à bord (exemple : ceinture de sécurité à trois points en 1959), promeut aujourd’hui l’introduction de caméras embarquées.

 

BFM : Une innovation comme une caméra embarquée est-elle légitime, du seul fait qu’elle ait pour finalité de sauver des vies ?

Yves Pasquier-Desvignes : Quand je suis filmé dans ma voiture et qu’on voit que ma pupille commence à donner des signes de faiblesse, que je ne suis pas en état de conduire et que ça reprend les commandes, on peut se dire "On prend possession de mon libre arbitre, de ma liberté". Oui, mais on va sauver ma vie. La caméra qui surveille l’autre, en face, va permettre d’anticiper un comportement inapproprié de l’autre.

 

La sécurité qu’apporte la caméra prime-t-elle sur nos libertés ?

Fleur Pellerin : Sur le principe, si c’est une innovation qui peut permettre de sauver ma peau, celle des gens que je transporte, ou celle de gens qui se trouvent dans la rue, c’est une innovation dont j’ai envie, moi, en tant que conductrice. Maintenant, à quelles conditions suis-je prête à accepter cette innovation, à l’acheter, à l’utiliser ? Par exemple, je n’imagine pas qu’on puisse utiliser mes données pour les vendre à des sociétés d’assurance. Ou là, c’est l’état d’urgence sanitaire, l’Etat pourrait dire "Je veux que toutes les marques automobiles me fassent remonter absolument toutes les données des caméras embarquées des véhicules pour que je sois bien sûr que les Français respectent le confinement" et ça, ça ne me plait pas du tout, parce que je n’ai pas opté pour ça et ce n’est pas ce que j’ai acheté. Les consommateurs seront beaucoup plus enclins à s’orienter vers ces innovations s’ils n’ont pas le sentiment qu’il peut être fait n’importe quoi avec leurs données.

 

La protection de la liberté individuelle s’efface-t-elle, dès lors que l’innovation peut sauver des vies ?

Laurent Alexandre : La question de la caméra embarquée dans les voitures est importante, parce qu’on peut voir la dilatation de la pupille. Mais l’analyse de notre visage et de nos yeux pendant qu’on conduit peut aussi permettre à un système d’intelligence artificielle, derrière la caméra, de repérer des maladies qui sont en train d’arriver. Donc les constructeurs automobiles pourraient devenir des entreprises qui font du diagnostic médical. S’ils sont capables de m’avertir que je débute un Parkinson, c’est plutôt positif. Mais certains vont considérer que c’est une atteinte à mon libre arbitre et à mon intimité et qu’un fabricant de voitures n’a pas à savoir ça.

Les industriels vont, demain, notamment grâce aux systèmes de reconnaissance d’image et aux systèmes d’intelligence artificielle, savoir de plus en plus de choses pour nous et il faut avoir confiance dans leur capacité à garder cette information pour eux et uniquement pour nous rendre service, et à nous transmettre l’information, notamment quand elle a des implications médicales.

 

L’entreprise a-t-elle le droit de décider quasiment seule ce qui sera bon pour moi ?

Yves Pasquier-Desvignes : Si, par mon système, je sais prouver que ce n’est pas vous qui êtes en tort, parce que l’analyse du comportement de l’intrus qui a créé le problème en face prouve que c’est lui qui était sous addiction, en tant que conducteur, je suis exonéré de cette responsabilité. Ou si je peux transmettre les informations à des pompiers qui vont immédiatement identifier le lieu où vous êtes, qui vont identifier l’accident que vous avez, donc les moyens à envoyer pour régler la situation. L’entreprise va ainsi travailler cette espèce d’écosystème pour savoir s’il met en danger un client ou une population. Le régulateur et le politique interviendront pour donner un coup d’élan à l’innovation ou la brider s’il y a une dérive.

 

Quels sont les meilleurs régulateurs de l’innovation pour éviter des atteintes excessives à la liberté individuelle ?

Fleur Pellerin : On ne peut pas tellement compter sur le marché pour réguler, car le marché cherche le profit. Certaines entreprises peuvent s’imposer de bons critères d’action, mais toutes ne le peuvent pas. Le consommateur, lui, est dans une servitude volontaire vis-à-vis d’un certain nombre d’innovations : celles-ci nous coûtent un peu en termes de libertés publiques mais nous sommes prêts à accepter ce coût pour nous faciliter la vie. Néanmoins, il y a un changement du comportement des consommateurs qui met de la pression sur les entreprises. Il y a un changement de paradigme qui va pousser les entreprises à s’auto-réguler. Et puis l’Etat doit prendre un certain nombre de décisions.

 

L’analyse de la Ligue de Défense des Conducteurs 

Mis à part l’entreprise qui conçoit un produit ou une fonction (et, aussi vertueuse soit-elle, veille à les rentabiliser), rares sont ceux qui peuvent saisir tous les enjeux d’une innovation. En effet, le particulier s’attache essentiellement à comprendre le fonctionnement de ce qu’il achète pour son usage quotidien, ainsi que le bénéfice personnel qu’il peut en retirer, comme le gain de temps ou les aspects pratiques. Le législateur, lui, peine à saisir les enjeux de technologies, dont l’évolution est très rapide.

En attendant, dès que nous démarrons notre véhicule – à condition qu’il soit relativement récent –, nous générons des données. GPS, capteurs, ordinateurs de bord, tout est enregistré. Alors que l’on peine encore à identifier qui sont les propriétaires de ces milliards d’informations (le conducteur lui-même, le constructeur, le garagiste, l’équipementier, les pouvoirs publics ?), difficile de cerner toutes les conséquences de l’exploitation de ce qu’on appelle les « data ». A entendre Laurent Alexandre ou Yves Pasquier-Desvignes, la capacité des automobiles d’identifier un problème de santé ou le responsable d’un accident est séduisante. En revanche, face au danger de l’utilisation de nos données à mauvais escient, les garde-fous sont maigres : doit-on faire confiance au constructeur automobile pour n’exploiter que ce qui est nécessaire, par exemple pour améliorer la génération suivante de son véhicule ? Peut-on faire confiance au législateur pour voter des lois adaptées, à une époque où la tentation est grande de « fliquer » la population grâce à ces nouvelles technologies ?

Trop d’inconnues planent encore sur l’exploitation des données automobiles. Au-delà des bénéfices que nous pouvons en tirer pour notre sécurité ou notre santé, nos libertés individuelles sont clairement menacées. Qui a envie de voir ses informations revendues par les constructeurs aux assureurs, aussitôt avertis de notre passage chez le garagiste et susceptibles de rehausser notre cotisation ? Qui a envie que ses trajets soient connus au mètre près par des tiers ? Qui a envie d’être contrôlé en permanence par des caméras et des capteurs ? Plus que jamais, nous devons être vigilants en la matière. Vous pouvez compter sur la Ligue de Défense des Conducteurs pour garder l’œil ouvert.